Elles font culture
du genre
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Elles font culture du genre

Elles font culture du genre

 

Deux photographes lauréates des prix de Images Vevey, une programmatrice musicale et la médiatrice de la Bibliothèque municipale réaffirment le genre comme matrice incontournable pour penser l’égalité. Ses enjeux infusent les pratiques et propositions culturelles veveysannes.

«Une ville faite par les hommes, pour les hommes ?» L’urbanisme s’est officiellement soumis à l’épreuve du genre, à Vevey, en 2019, sous l’impulsion de la bibliothèque municipale. Publiés quelques mois après la Grève des femmes en Suisse, les résultats d’une enquête réalisée conjointement entre la bibliothèque et la Direction de l’urbanisme, de la mobilité et du développement durable, ne trompaient pas. L’analyse mettait en évidence que, ici aussi, les femmes portent une charge mentale à la fois logistique et sécuritaire variant significativement de celle des hommes dans l’espace urbain. Elles se trouvent plus contraintes dans leurs déplacements, notamment la nuit. L’influence du genre sur la citoyenneté spatiale est donc un enjeu urbanistique attesté, qui a permis d’identifier des objectifs pour rendre la ville plus égalitaire. Presqu’au même moment, une majorité du Conseil communal votait pour un postulat qui vise à la féminisation des futurs noms de rues et espaces publics de Vevey.

Si l’on voit fleurir des actions et initiatives revendiquant plus d’égalité concrète et symbolique au niveau de l’aménagement de l’espace social urbain, comment les milieux culturels sont-ils traversés par ces enjeux ? Comment la culture s’empare-t-elle de la thématique du genre, dans une ville où de nombreuses femmes sont à la tête d’institutions ou de manifestations culturelles ? Dans le sillon creusé par la vague post #MeToo, quels échos trouvent localement les débats et les bruits du monde sur ces questions ?

Leur vigueur saute aux yeux. Les enjeux du genre travaillent activement les choix et les propositions d’actrices sur le terrain de la culture à Vevey. lls ont aussi fait mouche pour les jurys du Grand Prix Images Vevey, impressionnés par le travail d’artistes qui s’en saisissent de façon édifiante, au cœur de leur pratique et de leur recherche esthétique. Nous sommes allés rencontrer certaines d’entre elles.

Une bibliothèque culottée

«Ici, on ne dit pas «chut»». Les mots d’accueil de Mylène Badoux confirment l’atmosphère surprenante qui règne au 33, quai Perdonnet: l’équipe de la Bibliothèque de Vevey progresse à contre-courant. Une rainbowthèque visibilise le fonds d’ouvrages LGBTQI+ «encore trop peu nombreux dans le domaine de la littérature jeunesse francophone». Dans une autre salle, les écrans et jeux vidéo de l’Espace Pixel témoignent de la réflexivité du lieu sur la diffusion des savoirs au tournant numérique. Bien loin de l’image surannée du temple d’érudition figé dans le temps, c’est un lieu de culture vivante où tous les publics se côtoient. «Les bibliothèques sont à tout le monde», affirme la médiatrice culturelle qui s’enthousiasme du potentiel de ses missions premières : valoriser un fonds et susciter des rencontres. Elle en assume le caractère politique. Ici, on ne fait silence sur aucune des questions cruciales de notre temps, de l’urgence climatique aux genres et sexualités.

D’ailleurs, «pourquoi et comment parler des sexualités à la bibliothèque ?» Ce questionnement initial, inédit en Suisse, jalonnait un semestre entier de rencontres et d’ateliers thématisés au sein du «Programme culotté» : consentement et violences intimes, questions transgenres, sexualité et ménopause, boîte à règles, contraception écologique, ou encore déconstruction percutante de la norme sexuelle de pénétration. «Il y a bien plus d’écoute sur ces sujets. La nouvelle génération féministe discute de questions passionnantes que l’on n’aurait pas imaginées il y a encore quelques années». Et puisque dégommer les clichés de genre et s’affranchir des carcans normatifs commence à hauteur d’enfants, la bibliothèque pérennisera ses rendez-vous du conte lus par une drag-queen, cette «bonne fée idéale pour délivrer des messages positifs sur la différence et l’inclusivité». Il y a bien plus d’écoute sur ces sujets. La nouvelle génération féministe revigore des questions passionnantes qu’on n’aurait pas imaginées il y a encore quelques années.

Depuis, Mylène Badoux, touchée du succès public et du soutien politique qu’ont rencontré ces propositions, ne cesse jamais de s’interroger : «comment, aujourd’hui, intéresser et mobiliser les hommes sur les questions de contraception, quand 70% du public est féminin ?». Elle note une ouverture singulière dans le terreau veveysan, comme si la ville était prête pour considérer la bibliothèque comme un véritable «troisième lieu» de sociabilité. Où l’on accède et parle de tout, librement.

Programmatrice attentive en milieu masculin 

Au Rocking Chair, des clitoris peints sur des catelles en céramique indiquent les toilettes. Une trace du projet de l’artiste Charlotte Olivieri destiné à investir l’espace public en détournant un objet associé à l’intimité. Ce n’est pas surprenant de la part de la salle de concert phare des musiques actuelles, habituée au détournement. Le Rocking Chair devenait en effet un centre névralgique de la préparation de la Grève des femmes de 2019 en accueillant la FFIFA, Festival des Femmes* Insoumises et Fières en Action. Un nom qui ne fédérait non pas autour du football mais de la sororité, pour sensibiliser, entre autres, à la place des femmes dans la musique et se préparer à crier leurs droits dans la rue.

Maude Paley est la programmatrice du Rocking Chair depuis 2009. Minoritaire en genre, elle évoque un fonctionnement organique et fluide au sein de sa propre structure. Le sexisme tel qu’elle a pu l’expérimenter au cours de son parcours dans une industrie musicale largement dominée par les hommes, n’est plus aussi décomplexé face au garde-fou collectif conscientisé. «Quelque chose a changé» dit-elle, précisant que quand des femmes dirigent, ou sont présentes dans les comités directionnels, les équipes bénévoles et staffs femmes se sentent souvent beaucoup plus libres pour s’exprimer. Mais cela n’a pas toujours été le cas. «Personnellement, j’étais tellement dedans que je n’ai pris conscience que rétrospectivement des manifestations ordinaires du sexisme. Je ne militais pas, ni ne me considérais féministe. J’essayais d’abord de faire ma place dans le milieu. Je voulais être reconnue pour mon boulot, sur un pied d’égalité avec les hommes.»

Maude Paley admet avoir fait son autocritique tardivement sur la représentativité des femmes dans sa programmation. Mais elle a décidé de ne pas appliquer de quotas. «Je suis assez contre, d’autant que ce n’est pas toujours bien accepté de la part des artistes femmes elles-mêmes, qui ne veulent pas être réduites uniquement à leur genre. Elles veulent protéger leur légitimité artistique. Il fallait quand même que je fasse quelque chose, mais en étant simplement plus attentive en programmant, j’étais déjà à plus de 25 %.» Formellement, en Romandie, plusieurs chartes et labels d’inclusivité tels que We Can Dance It promeuvent l’égalité dans les milieux de la nuit sur la base de divers dispositifs et formations. Leur «roadmap for diversity» (feuille de route pour la diversité) trône dans le foyer du Rocking Chair. La salle de concert affiche aussi clairement sa propre charte, laquelle proscrit tout comportement sexiste, raciste, homophobe, transphobe, et discriminatoire en tout genre.

Culture de la violence et décolonisation du regard

La beauté trouble des «waterscapes», paysages de rivières et de forêts que photographie en noir et blanc l’américaine Kristine Potter, dissimule des narrations sordides. C’est avec effroi que l’on en prend conscience, à l’écoute des «murder ballads» qui accompagnent l’installation. Ces chansons traditionnelles, encore jouées dans le sud des Etats-Unis, enchainent les récits de féminicides, dans lesquels les corps des femmes sont abandonnés dans une nature sauvage. «C’est presque plus facile d’aimer une femme que vous pouvez contrôler. La violence parle de pouvoir. Et le pouvoir c’est vouloir totalement posséder. C’est la même chose avec le territoire». La série Dark Waters, récompensée par le Grand Prix Images Vevey 2019/2020, formule ainsi une histoire de la violence genrée dans le paysage et la culture populaire américaine, dont la portée devient universelle. Elle confronte les mythologies de conquête, de possession masculine du territoire avec la culture du pouvoir sur les corps féminins.

La tension entre le beau, l’invisibilité et le sous-texte macabre renforce le propos sur la puissance d’imprégnation et la banalisation de la violence à leur encontre. Par contraste, des portraits de femmes rendues puissantes, prêtes à répondre à leurs agresseurs, alternent avec les paysages. «Je fais attention à ne pas positionner mon travail comme ouvertement activiste, car ses contours sont plus nuancés. Mais je pense que la violence de genre est si envahissante que malgré ses condamnations, nous échouons à voir que nous nous livrons culturellement à cette violence presque constamment.»

L’ancrage des questions de genre contemporaines a aussi attiré le regard des jurys du Grand Prix Images Vevey vers le projet de livre de l’espagnole Gloria Oyarzabal, convaincus par son travail artistique critique alternant essai, photographies et archives collectées lors d’une résidence au Nigéria. «Woman Go No’Gree» s’appuie notamment sur des ouvrages féministes qui ont marqué le parcours de l’artiste, dont celui de la sociologue nigériane Oyèrónké Oyèwùmi. The Invention of Women : Making an African Sense of Western Gender Discourses.

Woman Go No’Gree a pour objectif d’observer les effets de la colonisation sur le concept de «femme» à travers l’éducation et les canons de beauté victoriens, et l’impossibilité d’universaliser les discours féministes. C’est aussi pour l’artiste, qui choisit de visibiliser dès la couverture de l’ouvrage les biais de son positionnement privilégié de femme blanche, un travail de décolonisation de son propre regard. Gloria Oyarzabal propose de substituer à la culpabilité blanche, la notion de responsabilité. Celle qui consiste à s’exposer en assumant l’inconfort de sa position tout en contribuant à l’effort de déconstruction des stéréotypes culturels eurocentrés, alimentés par l’histoire et les narrations coloniales. Woman Go No’Gree est la première étape d’un long processus de questionnements qui mènera Gloria Oyarzabal à se focaliser sur la question de la restitution. En attendant, les deux artistes mises en lumière par le Festival Images Vevey nous confrontent à la nécessité culturelle de travailler, le temps d’une œuvre, la plasticité de nos réalités genrées.

Crédits

– Photo d’en-tête : Julien Gremaud
– Couverture Programme culotté : Bibliothèque municipale de Vevey
– Affiche FFIFA : Julien Fischer (graphisme) | Charlotte Olivieri, Sarah Bongard, Maude Paley (illustration)
– Photos Festival Images : Laetitia Gaessler