L’environnement
bataille culturelle
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L’environnement, bataille culturelle

L’environnement, bataille culturelle

 

La Ville développe ses nouvelles stratégies durables pour l’horizon 2030. Défi politique de premier ordre, la question environnementale est aussi bataille culturelle. La preuve avec un festival, une comédienne et une photographe.

Vevey a déclaré l’urgence climatique. C’était en juin dernier, en réponse à plusieurs interventions au conseil communal. En tant que municipalité, comme dans d’autres cantons et villes du pays, il a fallu marquer un engagement plus fort en faveur des responsabilités environnementales. La prise de conscience populaire s’est étendue, d’inquiétudes globalisées en constats du côté de chez soi. Tout comme la nécessité d’avancer sur ces enjeux, plus loin, plus rapidement. Mais rien ne va assez vite pour le climat. Et si la marge de manœuvre communale est rendue complexe par les contraintes légales au niveau cantonal ou fédéral, l’échelle locale reste une pièce maitresse de l’échiquier, où s’initient des actions et des mesures concrètes. Un budget supplémentaire a d’ailleurs été alloué pour gonfler les équipes et les efforts à l’élaboration de la stratégie de la Ville en matière de durabilité.

Dix-sept objectifs et priorités formeront le plan d’action du nouvel Agenda 2030. Il prendra le relai de l’Agenda 21 en vigueur depuis 1997. Un «plan climat» spécifique fera partie de ces grands chapitres au travail. Des objectifs davantage chiffrables guideront les politiques environnementales sur les dix prochaines années, dont la réduction des émissions de CO2 sur le territoire communal. Mais cette nouvelle feuille de route ne s’élabore pas en silo. Elle fait l’objet d’un processus consultatif et participatif avec de nombreux acteurs de la société civile. Et pour constituer cette vision d’avenir en commun, la culture a son rôle à jouer.

Soutenir la culture et l’écologie

Pour la nouvelle déléguée au développement durable au sein du département compétent, Jessica Ruedin, les synergies sont en place pour ce travail colossal de constitution du nouvel agenda. «Nous bénéficions d’un climat politique favorable qui souhaite encourager des initiatives respectueuses du climat et de l’environnement. Je crois à une démarche bottom-up depuis le local, émanant de la population, pour que les choses bougent. Et la culture est l’un des moyens d’exprimer ces préoccupations devenues inévitables, d’interpeler les politiques pour une prise en charge soutenue et accélérée de la protection de l’environnement».

Son secteur reçoit de plus en plus de demandes d’acteurs culturels et d’artistes. Il analyse ces projets sous l’angle des problématiques environnementales, économiques et sociales, leur impact direct et leur faisabilité. Deux grands enjeux pour les organisateurs de manifestations culturelles sont la bonne gestion et la valorisation des déchets produits et  l’encouragement de la mobilité douce ou des transports en commun pour le public. «Le rapport coûts-bénéfices est la principale difficulté pour les manifestations. C’est par un travail de dialogue avec eux que les acteurs culturels et associatifs vont accepter et s’emparer de nos recommandations durables. Nous avons donc un rôle de conseil et d’accompagnement, plutôt que de contrainte». L’actuel service Agenda 21 compte élargir le fonds existant de soutien financier et logistique aux projets, aux initiatives et actions en faveur du développement durable. Un guide des manifestations encourage également la mise en pratique des recommandations pour qu’un événement soit respectueux de l’environnement, socialement responsable et économiquement viable.

Alimenter de nouvelles utopies

Pas un hasard, donc, si fin novembre 2020, la plateforme d’échange foodculture days s’inaugure en verger urbain. Un geste symbolique fort qui rassemble artistes, panélistes programmés et citoyens pour replanter des arbres fruitiers dans des espaces verts et publics de Vevey. L’action, appuyée par l’Agenda 21, s’inscrira dans la durée. Les foodculture days revendiquent le temps long et le ralentissement, jusque dans leur fréquence biennalisée, sans volonté de grandir à tout prix. Plutôt travailler l’écologie humaine, en prenant soin de ce qui a déjà lieu. Mais «être une bonne hôte» culturelle sur quelques jours, offre une possibilité de rendre visible des initiatives régionales, de créer des contextes d’interactions entre des acteurs locaux et des pratiques venues de plus loin. D’alimenter des synergies.

Et l’alimentation, précisément, est le catalyseur de cette manifestation qui va fêter sa 3ème édition. La table, lieu de sociabilité par excellence, lieu d’hospitalité. Se nourrir, une fonction universelle que Margaux Schwab, fondatrice et directrice des foodculture days revendique comme attache puissante par sa simplicité, idéale pour rassembler et susciter des réflexions sociétales étendues. L’évènement questionne notre relation aux systèmes alimentaires contemporains. Et par l’aliment, nos manières de faire société. Artistes, chercheurs, militants, producteurs : sur quatre jours, les projets sont transdisciplinaires. Les panels de discussion combinent scrupuleusement savoirs académiques et savoirs empiriques locaux, comme pour faire dialoguer les idées du monde en gardant les mains dans la terre. De la souveraineté alimentaire aux agricultrices latinas, d’une réflexion sur ce que veulent dire aujourd’hui les mots «local» ou «authentique», à la question de l’eau. Et même une anthropologie suisse par le chocolat.

«On ne peut pas séparer les enjeux climatiques et environnementaux contemporains de l’accès aux ressources pour notre alimentation». A partir de ce premier constat, Margaux Schwab en livre un autre, à l’origine des foodculture days. «Les histoires personnelles sont les plus déterminantes pour moi. Et pour inspirer du changement social, il faut faire appel à l’humanité des gens plutôt qu’à l’intellect, ou pire, à la morale. Nous avons besoin de nouveaux imaginaires, de nouveaux récits et utopies pour nous faire désirer un monde plus éthique, plus juste, plus conscient». Une éthique qui anime une démarche critique constante non seulement sur ce qui se passe globalement, mais sur leurs propres pratiques écologiques en tant qu’acteur culturel régional. Sur la mobilité, la traçabilité et les réseaux de ressources, la centralisation et la réutilisation collective des matériaux de récupération, ou encore le recyclage des déchets de l’évènement pour une création, comme ce fût le cas lors de l’édition 2018. Avec l’accessibilité comme maître-mot, Margaux Schwab concluera avec ceux-ci : «J’espère que l’aliment pourra continuer de nous réunir, comme il le fait si bien depuis la nuit des temps».

«Nos glaces fondent en même temps»

Grise, aka Sandrine Gutierrez, tombe du haut de ses icebergs fantasmés lorsqu’elle entreprend une résidence artistique au Groënland. Certes, quelques semaines de navigation avec le collectif MaréMotrice nourriront ses clichés photographiques, mais elles en tordront d’autres. Là-haut, la luminosité si particulière imprègne son regard autant que ses désillusions. La beauté du blanc n’efface pas les pollutions littorales. L’artiste se heurtera surtout à des conflits internes et formels : comment exploiter les traces artistiques récoltées dans ces écosystèmes en mutation ? Comment parler de cela, quand on a pris conscience de ses contradictions personnelles de voyageuse ?

Délaissant cette matière pour un temps, la photographe diplômée du CEPV va creuser sa pratique des arts visuels à l’édhéa, dans le Valais. Se concentrer sur des eaux plus locales. Et sur une créature, la Daphnia, micro-organisme utilisé par les scientifiques pour étudier la présence des microplastiques dans le Léman.

Cet intérêt grandissant pour les relations humains-non-humains fait écho aujourd’hui aux tensions du grand partage entre l’Ici et l’Ailleurs. Sandrine Gutierrez questionne l’exotisation des questions environnementales alors que les glaciers fondent déjà presque banalement par ici. Le projet Our Ice Melt Together («Nos glaces fondent en même temps») entend nous confronter à cette asymétrie dans la manière dont nous appréhendons les transformations du monde. Sandrine Gutierrez a fait du chemin, nourrie au grain des écoféministes. Bientôt, elle reprendra ses images polaires. Elle projette une publication théorico-poétique. Une nouvelle plongée dans les zones grises qui lui valent son nom d’artiste, convaincue que l’approche sensible produit un impact plus fort sur notre conscience politique de l’environnement.

S’effondrer au théâtre

Deux «experts» collapsologues n’arriveront jamais à leur conférence. Les deux organisateurs doivent sauver les meubles. Se débrouiller avec leurs intuitions, leurs sensibilités distinctes. Avec l’ordinaire de leurs craintes et leurs savoirs approximatifs. Comme nous, quoi. C’est le point de départ de la pièce «Effondrons-nous», de et avec Claire Nicolas et Simon Labarrière. Dans l’espace bâtard d’un foyer, volontairement dé-théâtralisé, le duo va tricoter des questionnements à partir de ce non-lieu et du monde qui s’écroule. Il va nous renvoyer à nos impuissances comme à nos besoins de solutions. «Nos personnages, armés comme ils le sont, vont créer de la pensée. Et une pensée qui s’agite à plusieurs, c’est peut-être bien le début d’une solidarité». Claire Nicolas fait résonner dans cette conversation nos effondrements intimes, ceux de tous les jours, avec le spectre de l’effondrement collectif. Des grandes ruptures éclosent aussi de nouvelles choses. «L’acceptation qu’un monde s’écroule, c’est aussi une volonté philosophique de prendre cette transformation inéluctable comme l’occasion d’un changement vers du meilleur, au-delà des effets de sidération». La compagnie Dédale intime nous enjoint littéralement à un effondrement conscient.

Faussement ingénus, les personnages vont se débattre entre surréalisme et humanisme, pour produire une connaissance vulgarisée sur scène. Un savoir en partie renseigné par quelques papes collapsologues dont les travaux ont nourri l’écriture du projet, de Jared Diamond à Pablo Servigne. «Chaque soir c’était affolant, il fallait ajouter des sièges, les gens ne voulaient pas partir. Comme s’ils voulaient continuer le débat, inventer une fin». Ce format dramatique dans le jus de son époque va, à coup sûr, pouvoir fonctionner longtemps. Et même accueillir des retouches d’écriture, à mesure que la réalité rattrape la création, que progresse l’actualité d’une crise vécue en commun, bien plus insidieuse et tangible que nos vieux fantasmes apocalyptiques.

Crédits

– Photo d’en-tête : Julien Gremaud
– Logo Agenda 21 Vevey : Direction de l’urbanisme, de la mobilité et du développement durable de la Ville de Vevey
– Affiche foodculture days : Sarah Discours | foodculture days 2020
– Photo Our Ice Melt Together : Sandrine Gutierrez
– Affiche L’Effondrement : Cie Dédale Intime | Oriental-Vevey 2020